Éditorial du moment - Une question d'opinion!
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Les éditoriaux sont présentés en ordre chronologique, le plus récent apparaissant en premier. Cliquez sur un titre pour en faire la lecture.
Placement à long terme de la DPJ ou adoption
L'acronyme DPJ signifie Directeur de la protection de la jeunesse - mieux connu sous l'appellation Direction de la protection de la jeunesse. La vocation de ce dernier est d'assurer la protection et le développement de l'enfant. Pour ce faire, il dispose de la Loi sur protection de la jeunesse qui lui permet d'intervenir et d'amener devant les tribunaux les parents ou les responsables d'enfants qui compromettent leur développement. Or, récemment, les directeurs de la protection de la jeunesse ont demandé au gouvernement de modifier la loi afin de permettre le placement à long terme ou l'adoption des enfants en difficulté si les parents n'apportent pas les corrections nécessaires à leur situation de vie dans un délai jugé raisonnable. Les directeurs proposent d'intervenir d'autant plus rapidement, que l'enfant est jeune, selon le barème suivant:
- 12 mois pour un enfant de moins de 2 ans;
- 18 mois pour un enfant de 2 à 5 ans;
- 24 mois pour un enfant de plus de 5 ans.
Cette proposition provient de l'expérience acquise depuis l'application de la loi dans les années 70. En effet, les directeurs invoquent le fait que, selon les statistiques, les enfants n'ont pas reçu toute l'aide qu'ils auraient dû recevoir en raison des délais d'application des mesures trop longs, et des démarches judiciaires contestées qui elles aussi traînent tellement en longueur qu'elles deviennent contraires au développement de l'enfant. Quant aux parents, les changements nécessaires ne sont pas au rendez-vous, tant et si bien, qu'il est préférable pour un bon nombre d'enfants d'être rapidement et définitivement coupés de leurs parents biologiques afin d'assurer leur développement à moyen et long terme.
La proposition de la DPJ est louable et souhaitable pour tous les enfants laissés dans un milieu abusif malgré une certaine forme d'intervention sociale. Mais, la proposition de la DPJ laisse sous silence sa complexité. On peut se demander dans quels cas intervenir et dans quels autres ne le faut-il pas? Les intervenants de la DPJ font-ils un travail d'évaluation convenable ou font-ils preuve eux-mêmes de négligence ou d'incompétence? Les délais devant les tribunaux sont-ils trop longs ou les méthodes d'intervention sont-elles trop déficientes qu'elles créent des injustices encore plus grandes que les abus dont les enfants sont victimes?
Des exemples qui font réfléchir
Prenons l'exemple suivant fréquemment retrouvé devant les tribunaux:
Dans son passé, suite à une intervention de la DPJ, le premier enfant d'une
jeune mère a été placé en famille d'accueil. Lors de la naissance du second
enfant de cette mère, si cette dernière ne possède pas un milieu de vie stable,
à l'hôpital même, il sera pris en charge et placé dans une famille d'accueil
afin de lui assurer un milieu de vie stable. La mère se verra accorder des
droits de visite d'une à deux heures par mois seulement, le tout afin de
permettre à l'enfant d'investir le milieu adoptif dans lequel il vit. Au bout de
six mois, les intervenants de la DPJ demanderont une évaluation du lien
d'attachement entre l'enfant et sa mère d'accueil et entre l'enfant et sa mère
biologique. Évidemment, ce lien d'attachement s'établit par la fréquence des
contacts physiques entre une mère et son enfant. Dans le présent cas, la mère
biologique ne fait absolument pas le poids en comparaison avec la mère
d'accueil, cette dernière étant quotidiennement avec l'enfant renforcissant
ainsi le lien d'attachement alors que la mère biologique ne profite que d'une ou
de deux heures de contact avec son enfant au courant d'un mois. Dans presque
tous les cas comme ceux-ci, l'ordonnance du tribunal prescrit le placement de
l'enfant jusqu'à sa majorité sans possibilité de maintenir des liens
parents-enfant.
Il y a aussi tous les autres cas d'enfants vivant avec des parents ayant des problèmes de consommation de drogues, de violence conjugale, d'abus sexuels, physiques et de négligence. Plusieurs avocats et psychologues se plaignent des lacunes du processus d'évaluation du problème par la DPJ, de la qualité de l'intervention par des professionnels plus ou moins formés et, surtout, du manque d'intervenants pour effectuer le travail. Ils en arrivent même à se demander si, derrière cette politique de la DPJ, ne se cacherait pas plutôt une façon d'écarter un problème de manque d'argent ce qui l'empêcherait d'intervenir et de juger les diverses causes convenablement, d'autant plus que les cas deviennent de plus en plus lourds.
Se poser les bonnes questions
Je n'ai rien contre le fait que l'on se penche sur le problème du financement des services de la protection de la jeunesse, mais posons la bonne question plutôt que de faire passer le tout sur le dos des enfants et des parents biologiques. " On ne répare pas une injustice en créant une autre injustice ", dit-on. À mon avis, le fait de placer les enfants en famille d'accueil de façon prématurée les coupe de leur histoire et de leurs racines familiales. En psychologie, on dit que pour comprendre et intervenir sur une personne, il faut toujours considérer au moins trois générations soit celle de l'enfant, celle des parents et celle des grands-parents et arrières grands-parents. Vous savez, il n'y a pas que les conditions de vie de l'enfant qui président à son développement mais aussi son tempérament de base, l'histoire de la famille dans laquelle il naît, sa relation avec sa fratrie, etc. Et, qui plus est, il est connu que l'enfant provenant d'un milieu familial dysfonctionnel possède des liens extrêmement forts avec les autres membres de sa famille. L'idée simpliste de le déraciner de sa famille n'a d'intelligence que le fait que cela demande moins de ressources de la part de la DPJ en comparaison au processus de mise en place d'un plan de traitement qui permettrait de maintenir des liens, certes limités dans certains cas, mais qui éviteraient tout de même de couper l'enfant totalement de ce qui le constitue au plus profond de lui-même, soit ses origines et son histoire. Il n'y a pas pire pour le développement de l'enfant que de maintenir des liens avec des parents biologiques imaginaires et idéalisés. Ils oublient les mauvais aspects et ne gardent que les bons souvenirs. Comment ces enfants peuvent-ils ne pas se sentir doublement abusés; la première fois par leurs parents biologiques, et la seconde, par la DPJ elle-même?
En somme, on peut se demander, à juste titre, si cette politique proposée par les DPJ ne fait pas l'affaire de tous ceux qui nous gouvernent et, en premier lieu, de notre gouvernement à Québec Celui-ci verra son budget diminuer, la DPJ verra les cas lourds se régler plus facilement en supervisant des milieux parentaux sains que sont les familles d'adoption, et les tribunaux se verront d'autant plus allégés en ordonnant rapidement des jugements d'adoption plutôt que de se pencher sur la compromission du développement de l'enfant et de la mesure impliquant des parents plus ou moins dysfonctionnels.
En fait, une plus grande facilité d'intervention demandée par les DPJ noie le poisson dans l'eau car le problème est beaucoup plus complexe que cela. Cette intervention ne fait que mettre en relief les limites et les failles dans les services de la protection de la jeunesse. Référez-vous seulement aux nombreuses plaintes récentes contre les DPJ accusant ces derniers tour à tour d'incompétence et de négligence. Il faut avoir le courage de se pencher en profondeur sur le mode de fonctionnement des DPJ : une institution rigide, autarcique, qui ne tolère aucune remise en question. Actuellement, cette institution n'évolue pas mais quand elle se risque à le faire, c'est en accusant des parents en difficulté plutôt que de se retrousser les manches et de faire son examen de conscience.
Richard Langevin
psychologue - expert à la cour



